Riverback Sanctuary : construire sur une île inondable
Un terrain aux Philippines, au milieu d'une rivière, régulièrement inondé, exposé aux typhons et aux séismes, sans route d'accès. C'est là que j'ai décidé de construire.
Au départ, l'idée était simplement d'en faire un lieu où vivre et accueillir quelques voyageurs. Au fil des années, le projet a pris une autre dimension : Riverback Sanctuary est devenu un terrain d'expérimentation à taille réelle, où je peux construire, habiter, observer et mesurer les conséquences de mes choix.
C'est cette expérience que je vais commencer à documenter dans cette série d'articles.
Pourquoi ce projet ?
La première fois que nous sommes arrivés sur l'île, nous avons dû y accéder en paddle. La végétation était dense et il n'y avait pratiquement aucun passage depuis la rivière.
Une fois à l'intérieur, nous avons tout de suite eu envie d'y rester.
Mais le terrain avait une particularité assez évidente : il était régulièrement sous l'eau.
L'île se trouve au milieu d'une rivière, à environ 500 mètres de la mer. Il n'y a pas de route d'accès. Les crues peuvent recouvrir une grande partie du terrain de plusieurs dizaines de centimètres d'eau, plusieurs fois par an.
À cela s'ajoutent les fortes pluies tropicales, les typhons, les séismes, la chaleur, l'humidité et l'air marin.
Ce n'est donc pas exactement le terrain le plus simple pour construire une maison. Et c'est ce qui m'a intéressé.
De l'ingénierie au chantier
Avant de m'installer aux Philippines, je travaillais en France dans un bureau d'études sur les questions de performance énergétique et de conception durable.
Je connaissais les calculs, les réglementations et les logiciels. En revanche, j'avais relativement peu d'expérience de la construction au sens pratique du terme.
Je pouvais calculer la performance théorique d'une paroi, mais je connaissais moins bien ce qui se passait une fois cette paroi construite, exposée à la pluie, à l'humidité, au soleil et aux contraintes d'un chantier.
J'ai donc cherché à compléter cette expérience directement sur le terrain.
Pendant plusieurs années, j'ai participé à différents chantiers et travaillé avec des matériaux et des techniques que je connaissais surtout sur le papier : bambou, terre, chaume, bois, construction naturelle.
En 2020, je me suis installé aux Philippines, dans la province de Zambales. Le terrain sur lequel se trouve aujourd'hui Riverback appartenait à la famille de ma compagne.
Peu de personnes étaient intéressées par cette parcelle. Elle était difficile d'accès, régulièrement inondée et compliquée à construire.
Nous avons décidé d'essayer quand même.
Construire là où il n'y a pas de route
Le premier problème n'était même pas la maison. C'était de faire arriver les matériaux.
Il n'y avait pas de route jusqu'à l'île. Pour transporter le matériel, nous avons donc construit un radeau en bambou. Les sacs de ciment, le bois, les outils et tout le reste ont traversé la rivière de cette manière.
Nous avons ensuite construit un pont provisoire pour faciliter les allers-retours entre la berge et le terrain.
Ces contraintes ont rapidement influencé la manière de concevoir le bâtiment.
Le poids des matériaux comptait. Leur disponibilité comptait. La possibilité de les réparer ou de les remplacer comptait. La simplicité de mise en œuvre comptait.
Sur un terrain comme celui-ci, une solution peut être très intéressante sur le papier et devenir beaucoup moins pertinente une fois qu'il faut la transporter et la construire.
C'est une contrainte que j'ai appris à prendre beaucoup plus au sérieux depuis.
Une première maison, puis plusieurs bâtiments
La première construction a été conçue et réalisée avec des matériaux disponibles localement, en reprenant certains principes que l'on retrouve dans les architectures traditionnelles de la région : bâtiment surélevé, toiture largement débordante, ventilation naturelle et ouvertures traversantes.
L'objectif était relativement simple : construire un bâtiment capable de fonctionner dans ce contexte particulier, sans chercher à reproduire une maison française dans un environnement tropical.
Les années suivantes, le projet s'est développé. Aujourd'hui, Riverback Sanctuary compte plusieurs hébergements que nous avons construits nous-mêmes et que nous exploitons au quotidien.
J'habite ces bâtiments. Je les entretiens. Je les répare. Je vois comment ils vieillissent et comment ils se comportent pendant les fortes pluies, les périodes de chaleur ou les typhons.
C'est cette continuité qui rend l'expérience intéressante pour moi.
Un bâtiment réel donne des réponses différentes d'un calcul
Un bâtiment que l'on habite et que l'on exploite finit par donner des réponses très directes.
Une pièce trop chaude à certaines heures. Une ventilation qui fonctionne moins bien que prévu. Un matériau qui vieillit plus rapidement. Une solution qui paraît simple sur un plan mais qui devient compliquée à entretenir.
À l'inverse, certaines solutions auxquelles on ne croyait pas forcément tiennent très bien avec le temps.
Ce sont ces observations qui m'intéressent.
Elles ne remplacent pas les calculs ou les études. Elles apportent autre chose : un retour d'expérience sur ce qui se passe après la livraison du bâtiment.
Et c'est probablement ce qui a le plus changé ma manière de travailler depuis que j'ai commencé ce projet.
Pourquoi cette expérience m'intéresse aussi pour les projets en France
Riverback est très loin des projets que j'étudie en France. Les bâtiments, les matériaux, le climat et les contraintes réglementaires sont différents.
Mais certaines questions sont exactement les mêmes.
Comment éviter la surchauffe ? Comment concevoir quelque chose qui pourra être construit correctement ? Comment choisir entre plusieurs solutions techniques ? Comment prendre en compte le comportement du bâtiment dans le temps, et pas uniquement sa performance théorique au moment de l'étude ?
L'expérience de Riverback ne donne pas de réponse toute faite à ces questions. Elle m'oblige surtout à les regarder différemment.
En France, une étude thermique ou environnementale permet de comparer des solutions, de vérifier leur conformité et d'anticiper leur comportement. C'est le sujet de l'autre carnet de ce journal.
À Riverback, je peux ensuite observer certaines conséquences directement sur le terrain.
C'est cette confrontation entre calcul, construction et réalité d'usage qui m'intéresse.
Un projet que je vais continuer à documenter
Riverback n'est pas un projet terminé.
Les bâtiments continuent d'évoluer, certains choix sont confirmés, d'autres sont remis en question et de nouveaux problèmes apparaissent avec le temps.
Je vais donc utiliser cette série d'articles pour documenter progressivement le projet. J'y parlerai notamment :
- des matériaux et des systèmes constructifs utilisés ;
- de la conception bioclimatique des bâtiments ;
- de la gestion de l'eau et de l'électricité sur un site isolé ;
- des choix qui ont bien fonctionné ;
- de ceux qui ont moins bien fonctionné ;
- de l'entretien et du vieillissement des constructions ;
- et des enseignements que je peux transposer aux projets que j'accompagne en France.
L'objectif n'est pas de présenter Riverback comme un modèle à reproduire. C'est plutôt un projet qui me permet de tester des idées, de confronter la théorie à la construction et d'accumuler, année après année, un retour d'expérience concret.
C'est ce retour d'expérience que je souhaite partager ici.
Concevoir. Construire. Mesurer. Améliorer.
Écrit par
Samuel Ninnin, ingénieur thermique, fondateur d'Inertia Ingénierie. J'accompagne constructeurs, architectes et particuliers sur leurs études RE2020 et ACV. Et je conçois, construis et exploite mes propres hébergements à Riverback Sanctuary, aux Philippines.
Une question sur ce sujet ? Écrivez-moi